Les yeux de la Tunisie de Hatem Bourial

Ces dernières semaines, je les ai passées avec des photographes. Jeunes, expérimentés, amateurs, ils ont tous en commun d’avoir été les yeux de la Tunisie durant la révolution. Leurs œuvres sont multiples. Elles révèlent d’indéniables talents mais aussi un engagement moral incontestable. De fait, comme le souligne judicieusement Hamideddine Bouali, les photographes tunisiens ont été au cœur de la révolution. En effet, contrairement aux révolutions libyenne ou égyptienne, la révolution tunisienne a été couverte par des photographes tunisiens pour l’essentiel.

C’est que la photo tunisienne a un ancrage profond qui remonte au dix-neuvième siècle avec les balbutiements d’Abdelhaq Ouertani ou Albert Sarnama Chikly, deux pionniers de l’époque héroïque.

La photo en Tunisie peut aussi se prévaloir d’une longue continuité et d’un caractère pluriel. Aux côtés des grands reporters, sportifs ou politiques, il existe un courant documentaliste très puissant que représentent les travaux de Mustapha Bouchoucha, Pierre Olivier, Ridha Zili ou Anouar Ben Aïssa. Ces quatre photographes sont en effet à l’origine de la photothèque du ministère de la Culture et ont commencé leur vaste œuvre aux quatre coins du pays, dès les premières années de l’indépendance.

La photographie en Tunisie, c’est aussi une longue tradition liée au tourisme et qui allait donner des signatures aussi prestigieuses que telles de Jacques Perez, Abdelaziz Frikha, Abderrazak Khechine ou encore Salah Jabeur et Néjib Chouk. Ce courant patrimonial s’est exprimé aussi bien à travers l’incontournable carte postale qu’en réalisant de nombreux albums consacrés aux beautés de la Tunisie.

Tenté par une expérience artistique, ce courant allait accoucher d’une génération d’artistes photographes qui se regrouperont un temps autour de Mohamed El Ayeb et sa galerie Aïn. De plus en plus nombreux, les photographes faisaient preuve d’un formidable talent et d’une surprenante pluralité d’approches. Les encre-lumière de Mahmoud Chalbi, les portraits paradoxaux de Habib Azzouz, les médinas décalées de Ahmed Zelfani donnaient une incontestable profondeur artistique au mouvement photo en Tunisie.

L’entrée dans l’ère digitale fera le reste. Le propos est un peu court mais c’est sûr qu’Internet a complètement bouleversé l’univers des photographes. Tout comme la numérisation a changé leur pratique. Désormais, ils sont plus nombreux, curieux de tout, branchés sur le monde, amateurs et professionnels dans un même élan, apprenants et enseignants dans un même mouvement. Avec Facebook, You Tube, Picasa et autres réseaux sociaux à l’horizon …

Aujourd’hui, même si les équipements sont parfois rudimentaires, on enseigne la photo à l’université tunisienne. Et les jeunes plongent avec délices dans cette passion. Ils sont les nouveaux yeux de la Tunisie. Des yeux qui ont vu et filmé la révolution sous tous les angles. Des yeux qui mêlent tendresse et indignation. Des yeux qui sont un regard posé sur nos réalités d’aujourd’hui …

Les pionniers sont loin derrière nous. L’héritage du vingtième siècle attend d’être compilé et intégré au patrimoine national. Le frémissement actuel est devenu une véritable effervescence, un tourbillon qui intègre des millions de clichés.

A bien y regarder, depuis 2010 et les reportages courageux de Abdelfattah Belaïd et Mohamed El Hammi, les photographes ont bel et bien emprunté le chemin de la révolution dont la voie avait été également ouverte par les dazibao-photos dénonciateurs de Zouheir Ben Amor.

Aujourd’hui, les photographes sont partout : dans les villes, au cœur des manifs, dans les camps de réfugiés du Sud, autour des mouvements sociaux et partout où la liberté d’information et le devoir d’informer l’exigent. Reste que devant une telle effervescence, le besoin d’une photothèque nationale devient de plus en plus crucial. C’est le rêve, à notre portée, que caresse Hamideddine Bouali. Mais avant d’y arriver, découvrons l’univers de quelques photographes…

Tellement rencontré de photographes ces derniers jours qu’il m’est difficile de parler de tous. Et de toutes car parmi eux se trouvaient Dalila Yacoubi, Ons Abid ou Dallel Bouslama et Amel Bouslama. Parmi les plus jeunes, il y avait par exemple Boutheina Hosni et Fatma Abdrabou qui ont montré un talent naissant mais déjà solide.

Il y avait aussi parmi les jeunes, tout un groupe structuré autour de Abdelfatttah Belaïd. En effet, ce grand reporter contribue actuellement à la formation de cinq stagiaires venant de Tunis, Gabès et Hammamet. Citons par exemple Khaled Mechergui et Wassim el Hadheq qui ont présenté leurs photos de la révolution tunisienne et des camps de réfugiés du sud tunisien.

Slim Gomri était lui aussi de la fête et a apporté sa touche surréaliste dans un ensemble qui cherchait plutôt à reproduire le réel. Travaillant sur le détail en l’amplifiant, Gomri mène une expérience des plus originales et son mode de recherche a interpellé les jeunes photographes.

Il serait difficile de revenir sur tous les artistes ayant participé à ce mois de la photo au club Tahar Haddad. Il est tout aussi ardu de nommer tous ceux qui ont été mentionnés pour leur apport à l’image d’un Saadi, immense grand reporter, ou d’un Fehri, authentique mémoire du syndicalisme tunisien.

Il convient aussi de citer d’autres noms comme celui de Wassim Ghozlani, fondateur et animateur de Shutter Party, un site spécialisé dans la photo. N’oublions pas l’apport singulier de Mohamed Bennani, collectionneur devant l’éternel et animateur de Beït Bennani, un espace culturel qui est toujours un havre pour les photographes.

La palme revient également à Houda Bourial, directrice du club Tahar Haddad qui a accueilli cette initiative et aussi à Maouia Gharbi, animateur au club qui a su faire grossir la boule de neige photo via Facebook.

Enfin, j’ai gardé le meilleur pour la fin, Au début de ce cycle photo, j’étais motivé par la présence des deux ténors que sont Mohamed El Hami et Abdelfattah Belaïd qui ont bravé la dictature et diffusé les photos de la répression en Tunisie.

Puis, au fil des séances, j’ai découvert Hamideddine Bouali pour lequel j’avais la plus grande estime mais que je ne connaissais pas assez. Ce photographe est essentiel sur la scène photo d’aujourd’hui. Respecté de tous, généreux et prévenant avec les jeunes, Hamid est la perle rare, le fédérateur et le savant à même de consolider ce secteur. Enseignant dans le domaine photo, bloggeur sur le photographique, auteur d’oeuvres mêlant le street-photo et le reportage politique, Hamid est aussi un analyste et un authentique sémiologue de la photo d’où qu’elle provienne. Qu’il me permette de saluer toutes ses qualités. Son projet de création d’une photothèque nationale relève de l’urgence. Et son expertise dans le domaine fait de Hamideddine Bouali «the right man». Inchallah que cela se concrétise !

En attendant, comme ses collègues, Bouali prend des photos. Certaines de ses œuvres sont émouvantes et toutes recèlent leur part de vérité. A l’image de millions de photographies qu’il est temps d’insérer dans le cadre d’un projet national, reflet de notre mémoire et de notre présent.

Lors de la dernière séance, j’ai dit à Hamid qu’il était un œil parmi les yeux de la Tunisie mais que son œil savait regarder tous les autres, yeux avec lucidité et équité. Voilà, je viens de le répéter, de l’imprimer et de le dire haut et fort !

Hatem Bourial

(Article original paru le 19 mars 2012 sur Tunis Hebdo)

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