Petites notes autour de quelques photographies
La première question que je me suis posée en ce qui concerne cette carte blanche a été de savoir comment regrouper les différentes photographies. Ayant une pratique disparate, chaotique et expérimentale sans véritablement de ligne directrice prédéfinie formelle ou thématique, il a fallu en tenir compte. D’où l’idée de regrouper les photos par les différents moyens de captation utilisés : appareil compact ou reflex, webcam, téléphone portable, caméra Mini DV, captures d’écran.
Ceci posé, il n’en reste pas moins que les différents travaux ici présentés dans leur hétérogénéité obéissent néanmoins à certaines idées, parti-pris, interrogations, qui se déploient de façon obsessionnelle quelque soit le moyen de captation ou la réussite ou pas de l’œuvre in fine et malgré la distance temporelle qui sépare les travaux les plus anciens (2007) des les plus récents (2011).
SPLENDEUR ET MISÈRE DE L’IMAGE NUMÉRIQUE
visions d’ordinateurs (captures de webcam)

Les technologies numériques et de communications ont changé l’Image comme peut-être jamais elle n’a changé depuis la perspective. La guerre du Vietnam a été celle de la télévision, la guerre du Golf celle du jeu vidéo et la guerre d’Irak celle d’Internet, et spécialement de l’Image qui en est issue : à la fois fragmentée, modulable et intimiste. L’icône à l’épreuve du 2.0. Blogs, sites communautaires, médias virtuels, plateformes d’échanges, streaming et téléchargement, les images qui y circulent sont comme des monnaies d’affects. Le support devient de plus en plus immatériel, la plastique de plus en plus éthérée, volatile, abstraite.
En argentique, une photographie n’avait d’existence que si elle était touchée. La photographie était un objet. En numérique, une photographie peut être vue par des millions de personnes sans qu’elle n’existe vraiment en tant que telle, sans qu’elle n’ait d’existence palpable. Elle est une évanescence, une apparition. Elle se laisse si peu touchée, comme un fantôme.
Bien que les nouvelles technologies permettent d’abolir la distance, elles ne réalisent que de façon imparfaite l’illusion de la présence. Ainsi, le corps se décompose à mesure qu’il se rapproche. Avec Internet, la disparition devient impossible en quelque sorte. Il y a toujours des traces des êtres dans le monde virtuel. Sur Facebook par exemple, les comptes des utilisateurs décédés continuent d’être actifs. Mais si on ne disparait plus et qu’il y a une forme de continuation virtuelle de la vie après la mort, la présence au monde n’en est pas pour autant plus concrète. Ainsi, le corps et son image perdent de leur chair et de leur grain et la peau n’est plus qu’un ensemble de pixels, une suite de 0 et de 1.
Au commencement, il y eut la photographie puis il y eut le cinéma. La Webcam fait revenir l’ordinateur aux origines du cinématographe puisque l’invention des frères Lumière avait déjà la faculté d’être à la fois un appareil de prise de vue et un appareil de projection. Aujourd’hui, l’ordinateur nous voit en même temps qu’il nous donne à voir aux autres : aux autres ordinateurs / aux autres humains.
captures d’écrans à partir de travaux vidéos

A LA RECHERCHE DU REGARD PERDU
portraits (appareils reflex)

Un grand nombre de photographies présentées ici peuvent être considérées comme des essais qui tendent à abstraire la réalité. Ce sont des photos abstraites mais de sujet concrets, de figures réelles. Ce geste n’est ni formel, ni esthétique, ni plastique. C’est un geste « intimiste ». Né avec une importante déficience oculaire, l’abstrait est la forme première et originelle de mon regard. Le flou est dans mes yeux, il n’est pas un artifice. Portant des lunettes dés ma plus tendre enfance, c’est au contraire la figure qui est pour moi un « état second du regard ». Les lunettes (et la « netteté » qu’elles me procurent) sont donc paradoxales : d’une part elles me permettent de voir distinctement la surface des choses, mais d’autre part elles sont un objet entre moi et les choses. Comme un mur transparent qui sépare et rapproche à la fois. Abstraire – à travers le flou, les tâches de lumière ou de couleurs ou de pixels, le décadrage, le surcadrage, la surexposition, la sous-exposition, etc. – ce n’est donc qu’une tentative de retrouver un « état premier » du regard, de remonter aux origines de mes yeux.
Cette vision « troublée » du monde a aussi une portée politique. L’imagerie contemporaine est lisse, transparente, iconographiquement correcte, sans profondeur, sans chair, uniformisée par le marketing et les médias, qui coure comme le monde derrière la perfection, la pureté et le profit. La photographie au contraire, du moins celle qui a la prétention d’être plasticienne, devrait être aussi profonde que la peau : poreuse, contenant des plis, des cicatrices, des fêlures. Cette photographie-là n’a aucune mythologie à vendre.
the man with the digital camera – triptyque (appareil compact)

VISAGES DU TEMPS QUI COULE
travaux divers avec un téléphone portable

Une pellicule pouvait contenir 36 photos. Une carte mémoire peut contenir des milliers et des milliers de photos. L’œuvre photographique à l’époque de son stockage de masse, n’est plus prisonnière d’un instant, décisif pour son existence. Un instant qui en se révélant à elle, la révèle au monde visible. L’œuvre photographique peut désormais couler indéfiniement comme le temps lui-même. Elle n’est plus une image d’un instant, elle est une image du temps : le visage du temps qui coule. Elle ne fixe plus, elle capture. Le temps devient son prisonnier.
De fait, le photographe n’est plus un alchimiste du regard qui laisse macèrer les formes ou bien qui les compose avant de prendre le cliché. Il peut au contraire amasser de l’aléatoire à satiété. La mécanique est inversée : on n’attend plus de prendre la photographie idéale, on cherche dans les photographie amassées, stockées, celle par laquelle les formes parlent d’elles-mêmes. Le photographe n’est ni objectif ni subjectif, il est celui qui créé un dispositif grâce auquel l’invisible s’engoufre dans le visible. Et comme un astronome, le photographe cherche dans l’univers que constitue ses photographies, les astres qui sont là mais qu’on ne voit pas.
La chambre noire d’un laboratoire est un trou noir. Quand le photographe y rentrait, il ne savait jamais ce qu’il y aurait à la sortie comme images. C’est avec les mains que les photographies se mettaient au monde : on les sortait du vente de l’appareil, on les baignait, on les séchait et puis elles étaient là. On les touchait, on les sentait, on entendait tous les bruits qu’elles faisaient dans les différents bains. Enfin on les gardait, dans des tiroirs, dans des albums, dans des cadres, etc. Les photographies gardaient en elles l’instant. Nous les gardions en nous. La photographie ne se « garde » plus, elle se « regarde » cependant par le plus grand nombre. Ce qu’il y avait de viscéralement personnel dans les photographies a laissé la place à l’étalage mondialisé sur la toile virtuelle. Et les photographies sont devenues de la poussière de pixels.
travaux divers avec une caméra mini DV







